14 octobre 2008
Vous pour qui j'écrivis (Renée Vivien)
Vous pour qui j’écrivis, ô belles jeunes femmes !
Vous que, seules, j’aimais, relirez-vous mes vers
Par les futurs matins neigeant sur l’univers,
Et par les soirs futurs de roses et de flammes ?Songerez-vous, parmi le désordre charmant
De vos cheveux épars, de vos robes défaites :
« Cette femme, à travers les sanglots et les fêtes,
A porté ses regards et ses lèvres d’amant. »Pâles et respirant votre chair embaumée,
Dans l’évocation magique de la nuit,
Direz-vous : « Cette femme eut l’ardeur qui me fuit…
Que n’est-elle vivante ! Elle m’aurait aimée… »
Sans Fleurs à votre front (Renée Vivien)
Vous
n’avez point voulu m’écouter… mais qu’importe
?
O vous dont le courroux vertueux s’échauffa
Lorsque j’osai venir frapper à votre porte,
Vous ne cueillerez point les roses de Psappha*.
Vous
ne verrez jamais les jardins et les berges
Où résonna l’accord puissant de son paktis,
Et vous n’entendrez point le chœur sacré des vierges,
Ni l’hymne d’Eranna ni le sanglot d’Atthis.
Quant
à moi, j’ai chanté… Nul écho ne s’éveille
Dans vos maisons aux murs chaudement endormis.
Je m’en vais sans colère et sans haine, pareille
A ceux-là qui n’ont point de parents ni d’amis,
Je
ne suis point de ceux que la foule renomme,
Mais de ceux qu’elle hait… Car j’osai concevoir
Qu’une vierge amoureuse est plus belle qu’un homme,
Et je cherchai des yeux de femme au fond du soir.
O
mes chants ! nous n’aurons ni honte ni tristesse
De voir nous mépriser ceux que nous méprisons…
Et ce n’est plus à la foule que je m’adresse…
Je n’ai jamais compris les lois ni les raisons…
Allons-nous-en,
mes chants dédaignés et moi-même…
Que nous importent ceux qui n’ont point écouté ?
Allons vers le silence et vers l’ombre que j’aime,
Et que l’oubli nous garde en son éternité…
* Psappha = Sappho
A la Bien-Aimée (Renée Vivien)
Vous
êtes mon palais, mon soir et mon automne,
Et ma voile de soie et mon jardin de lys,
Ma cassolette d’or et ma blanche colonne,
Mon par cet mon étang de roseaux et d’iris.
Vous
êtes mes parfums d’ambre et de miel, ma plume,
Mes feuillages, mes chants de cigales dans l’air,
Ma neige qui se meurt d’être hautaine et calme,
Et mes algues et mes paysages de mer.
Et
vous êtes ma cloche au sanglot monotone,
Mon île fraîche et ma secourable oasis…
Vous êtes mon palais, mon soir et mon automne,
Et ma voile de soie et mon jardin de lys.
Paroles à l'Amie (Renée Vivien)
(...)
«
Et dans mes bras qui la pressaient elle a dormi
Ainsi que dort l’amante aux bras de son ami.
«
Depuis lors j’ai vécu dans le trouble du rêve,
Cherchant l’éternité dans la minute brève.
«
Je ne vis point combien ces yeux clairs restaient froids,
Et j’aimai cette femme, au mépris de tes lois.
«
Comme je ne cherchais que l’amour, obsédée
Par un regard, les gens de bien m’ont lapidée.
«
Moi, je n’écoutai plus que la voix que j’aimais,
Ayant compris que nul ne comprendrait jamais.
«
Pourtant, la nuit approche, et mon nom périssable
S’efface, tel un mot qu’on écrit sur le sable.
«
L’ardeur des lendemains sait aussi décevoir :
Nul ne murmurera mes strophes, vers le soir.
(...)
«
Les chants de ce Lesbos dont les chants se sont tus.
Je n’ai point célébré comme il sied tes vertus.
«
Mais je ne tentai point de révolte farouche :
Le baiser fut le seul blasphème de ma bouche.
«
Laisse-moi, me hâtant vers le soir bienvenu,
Rejoindre celles-la qui ne t’ont point connu !
«
Psappha, les doigts errants sur la lyre endormie,
S’étonnerait de la beauté de mon amie,
«
Et la vierge de mon désir, pareille aux lys,
Lui semblerai plus belle et plus blanche qu’Atthis.
«
Nous, le chœur, retenant notre commune haleine,
Ecouterions la voix qu’entendit Mytilène,
«
Et nous préparerions les fleurs et le flambeau,
Nous qui l’avons aimée en un siècle moins beau.
«
Celle-là sut verser, parmi l’or et les soies
Des couches molles, le nectar rempli de joies.
«
Elle nous chanterait, dans son langage clair,
Ce verger lesbien qui s’ouvre sur la mer,
«
Ce doux verger plein de cigales, d’où s’échappe,
Vibrant comme une voix, le parfum de la grappe.
«
Nos robes ondoieraient parmi les blancs péplos
D’Atthis et de Timas, d’Eranna de Télos,
«
Et toutes celles-là dont le nom seul enchante
S’assembleraient autour de l’Aède qui chante !
«
Voici, me sentant près de l’heure du trépas,
J’ose ainsi te parler, Toi qu’on ne connaît pas.
«
Pardonne-moi, qui fus une simple païenne !
Laisse-moi retourner vers la splendeur ancienne
«
Et, puisque enfin l’instant éternel est venu,
Rejoindre celles-là qui ne t’ont point connu. »
A l'heure des Mains jointes (Renée Vivien)
J’ai
puérilisé mon cœur dans l’innocence
De notre amour, éveil de calice enchanté.
Dans les jardins où se parfume le silence,
Où le rire fêlé retrouve l’innocence,
Ma Douce ! je t’adore avec simplicité.
Tes
doigts se sont noués autour de mon cœur rude.
Et un balbutiement pareil au cri naïf
De l’inexpérience et de la gratitude,
Je te dirai comment, lasse de la mer rude,
Je bénis l’ancre au port où s’amarre l’esquif.
Tes
cheveux et ta voix et tes bras m’ont guérie.
J’ai dépouillé la crainte et le furtif soupçon
Et l’artificiel et la bizarrerie.
J’abrite ainsi mon cœur de malade guérie
Sous le toit amical de la bonne maison.
J’ai
la sécurité pourtant un peu tremblante
De celle dont les yeux, d’avoir pleuré, sont lourds,
Et je me réjouis de l’herbe et de la plante
Dans ces jardins aux bleus midis, - un peu tremblante
D’avoir trop redouté l’aspect des mauvais jours.
A
l’heure sororale et douce des mains jointes,
J’ai contemplé, sereine, un visage effacé,
Tels les convalescents aux fraîches courtepointes,
La fièvre disparue… A l’heure des mains jointes,
Je t’ai donné les derniers lys de mon passé.
Les amazones (Renée Vivien)
On voit errer au loin les yeux d'or des lionnes...
L'Artémis, à qui plait l'orgueil des célibats,
Qui sourit aux fronts purs sous les pures couronnes,
Contemple cependant sans colère, là-bas,
S'accomplir dans la nuit l'hymen des Amazones,
Fier, et semblable au choc souverain des combats.Leur regard de dégoût enveloppe les mâles
Engloutis sous les flots nocturnes du sommeil.
L'ombre est lourdes d'échos, de tièdeurs et de râles...
Elles semblent attendre un frisson de réveil.
La clarté se rapproche, et leurs prunelles pâles
Victorieusement reflètent le soleil.Elles gardent une âme éclatante et sonore
Où le rêve s'émousse, où l'amour s'abolit,
Et ressentent, dans l'air affranchi de l'aurore,
Le mépris du baiser et le dédain du lit.
Leur chasteté tragique et sans faiblesse abhorre
Les époux de hasard que le rut avilit."Nous ne souffrirons pas que nos baisers sublimes
Et l'éblouissement de nos bras glorieux
Soient oubliés demain dans les lâches abîmes
Où tombent les vaincus et les luxurieux.
Nous vous immolerons ainsi que des victimes
Des autels d'Artémis au geste impérieux."Parmi les rayons morts et les cendres éteintes,
Vos lèvres et vos yeux ne profaneront pas
L'immortel souvenir d'héroïques étreintes.
Loin de la couche obscène et de l'impur repas,
Vous garderez au coeur nos tenaces empreintes
Et nos soupirs mêlés aux soupirs du trépas !"
Ressemblance inquiétante (Renée Vivien)
J'ai
vu dans ton front bas le charme du serpent.
Tes lèvres ont humé le sang d'une blessure,
Et quelque chose en moi s'écoeure et se repent
Lorsque ton froid baiser me darde sa morsure.
Un
regard de vipère est dans tes yeux mi-clos,
Et ta tête furtive et plate se redresse
Plus menaçante après la langueur du repos.
J'ai senti le venin au fond de ta caresse.
Pendant les jours d'hiver aux carillons frileux,
Tu rêves aux tiédeurs qui montent des vallées,
Et l'on songe, en voyant ton long corps onduleux,
A des écailles d'or lentement déroulées.
Je te hais, mais la souplesse de ta beauté
Me prend et me fascine et m'attire sans cesse,
Et mon coeur, plein d'effroi devant ta cruauté,
Te méprise et t'adore, ô Reptile et Déesse !
Sonnet à une enfant (Renée Vivien)
Tes yeux verts comme l’aube et bleus comme la brume
Ne rencontreront pas mes yeux noirs de tourment,
Puisque ma douleur t’aime harmonieusement,
O lys vierge, ô blancheur de nuage et d’écume !Tu ne connaîtras point l’effroi qui me consume,
Car je sais épargner au corps frêle et dormant
La curiosité de mes lèvres d’amant,
Mes lèvres que l’Hier imprégna d’amertume.Seule, lorsque l’azur de l’heure coule et fuit,
Je te respire dans l’odeur de la nuit
Et je te reverrai sous mes paupières closes.Portant, comme un remords, mon orgueil étouffant,
J’irai vers le Martyre ensanglanté de roses,
Car mon coeur est trop lourd pour une main d’enfant.